16.05.2012

B2. chapitre 8

Chapitre 8

 

Je fus prudente le samedi. Je me sentais mieux. J'avais toujours la migraine, mais grâce à l'ibuprofène, la douleur restait supportable. Maman me téléphona pour m'indiquer qu'elle n'avait pas encore pu prendre rendez-vous avec le pâtissier pour le gâteau de mariage. Puis Jenni m'informa avoir découvert une charmille disponible, mais sa propriétaire exigeait qu'elle soit payée et emportée immédiatement, sinon elle ne garantissait pas la vente. Elle en demandait 50 $. En cash.

--C'est d'accord, prends-la, dis-je à Jenni. Tu as l'argent sur toi ?

50 $ ? c'était du vol. D'ailleurs, c'était à se demander si cette charmille n'avait pas été illégalement acquise.

--Oui, je peux me débrouiller, répondit Jenni. Le problème, c'est qu'il me faut un pick-up pour emporter la charmille. Wyatt a-t-il sa Chevrolet avec lui ?

J'étais dans la seconde chambre, à l'étage, sur mon ordinateur où je cherchais online les stocks des boutiques de prêt-à-porter, à la recherche de ma robe de mariée. Wyatt était en bas, dans la buanderie, aussi je ne pouvais lui poser la question sans me rendre en haut des escaliers pour hurler. Il me fut plus facile d'approcher de la fenêtre, pour regarder dans la rue. L'énorme Avalanche noir de Wyatt – véritable monument à la gloire de sa virilité – se trouvait garé sur le trottoir.

--Oui.

--Tu crois qu'il pourrait passer récupérer la charmille ?

--Donne-moi l'adresse, je vais l'envoyer.

Cette fois, je dus descendre au rez-de-chaussée. Je le fis accrochée à la rampe, la tête bien droite, en remuant aussi peu que possible. Je cherchai à garder un pas régulier, sans secousses. Je n'appelai pas Wyatt – dans ce cas, il serait sorti pour venir à ma rencontre. Je préférais le voir dans ma buanderie, occupé à laver mon linge. Ça me rendait dingue de le voir s'activer à des tâches domestiques. Il avait tant de testostérone qu’on aurait pu le penser incapable d'accomplir ce genre de choses, mais Wyatt gérait le problème avec la même efficacité qu'il utilisait son gros revolver automatique. Depuis des années, il vivait seul, aussi il avait appris à cuisiner et à laver son linge. De plus, il savait réparer les appareils électriques ou ménagers et bricoler dans une maison. En clair, il est l'homme idéal à garder avec soi. Et ça m’émouvais de le voir suspendre mes affaires. D'accord, je suis toujours émue dès que je le regarde, quoi qu'il fasse.

J'ai fini par lui dire :

--Jenni a trouvé une charmille dans une brocante. Pourrais-tu aller la récupérer avec ton pick-up, s'il te plaît ?

--Bien sûr. Que veut-elle faire d’une charmille ?

Nous avions très souvent discuté de mes projets concernant notre mariage. Je réalisai tout à coup que, si j'avais tenu ma part du contrat côté explication, lui n'avait pas fait la même chose côté écoute.

--C'est pour notre mariage, dis-je.

Je m’auto-congratulai sur ma patience à son égard. D'un autre côté, il suspendait mes affaires, aussi je préférais ne pas le mettre en colère avant qu'il ait terminé.

--Compris. La charmille n'est pas pour Jenni, mais pour nous.

D'accord, peut-être avait-il un peu écouté. À mon avis, papa l'avait aussi prévenu d'accepter toutes mes propositions concernant le mariage. C'était un avis sensé.

--Voici l'adresse, dis-je, en lui tendant un papier et un billet de 50 $. Jenni a dû déjà payer la charmille pour pouvoir la retenir, mais la propriétaire exige qu'elle soit embarquée immédiatement.

Il prit l'argent, le mit dans sa poche, et m'examina d'un regard acéré.

--Tu t'en sortiras toute seule durant mon absence ?

--Je ne compte pas mettre un orteil dehors. Ni porter quoi que ce soit. Ni rien faire qui puisse aggraver ma migraine. Donc, je m'en sortirai.

Je m'ennuyais, et surtout, j'en avais marre de ne rien faire, mais j'acceptais mes contraintes – pour le moment. Demain, ce serait autre chose.

Il m'embrassa sur le front, tandis que sa main à la fois dure et douce se plaquait sur ma nuque.

--Essaie d'être sage, dit-il, comme si je n'avais pas répondu.

Je me demande toujours pourquoi Wyatt s'imagine que je cherche les ennuis… Oh, attends un peu, c'est sans doute à cause de mes récentes mésaventures. On m'a tiré dessus ; ma voiture a été sabotée ; j'ai eu un accident ; j'ai été kidnappée et menacé d'un revolver ; et maintenant quasiment écrasée dans un parking.

En y réfléchissant, depuis que je sortais avec lui, ma vie s'avérait terriblement dangereuse. Alors…

--Hey ! m’écriai-je avec indignation, en réalisant ce que ses paroles impliquaient. Rien de ce qui m'est arrivé n’était de ma faute !

--Bien sûr que si. Tu es un véritable aimant pour les ennuis.

Tout en parlant, il s'éloignait vers la porte. Bien entendu, je le suivis.

--Ma vie était très calme avant que tu ne reviennes. C'était quasiment le Lac Placide. (NdT : Lac américain situé dans les Montagnes Adirondacks.) Si quelqu'un est un aimant pour les ennuis, c'est toi.

--Nicole Godwin a été assassinée dans ton parking avant mon arrivée, signala-t-il.

--Ce qui n'avait rien à voir avec moi. Je ne l'ai pas tuée.

Et c'était une bonne chose, parce que j'avais été terriblement tentée de le faire – une fois ou deux.

—   Tu t’es quand même disputée avec elle, et c’est pour ça qu’elle traînait dans ton parking la nuit où elle a été assassinée. Et c’est à cause de cette histoire que l’abrutie de femme de ton crétin d’ex-mari a eu l’idée grotesque de te tuer en faisant retomber le blâme sur le meurtrier de Nicole.

Parfois, je déteste vraiment la façon dont fonctionne le cerveau de Wyatt.

Avec un grand sourire à mon égard, il monta dans son 4x4. Je ne pouvais exprimer ma colère d’un coup de pied quelque part sans risquer d’aggraver ma migraine. À dire vrai, je ne pouvais pas faire grand-chose sans risquer d’aggraver le ma migraine, et Wyatt le savait. Je me contentai donc de claquer la porte pour ne plus voir son sourire satisfait, puis je me lançai à la poursuite d’un stylo et d’un bloc pour établir une nouvelle liste de ses méfaits. J’écrivis : « me provoque et se moque de moi alors que je suis blessée », puis je posai la liste à un endroit où il la verrait. Ensuite, je réalisai qu’une seule ligne ne constituait pas une « liste » aussi je repris mon stylo et rajoutai : « me blâme pour des choses dont je ne suis pas coupable. »

D’accord, pour le moment, cette liste était plutôt anémique, aussi elle ne me satisfaisait pas du tout. Je froissai le papier et le jetai. Il valait mieux ne pas avoir de liste qu’en laisser traîner une qui n’aurait pas le moindre impact.

Frustrée, je remontai à l’étage, et m’occupai un moment sur Internet, mais en vain. Environ une heure après, quand je refermai ma session, je n’y avais trouvé aucune satisfaction.

Le téléphone sonna, et je décrochai immédiatement sans me donner la peine de vérifier d’où venait l’appel, surtout parce que je m’ennuyais.

—   Quel dommage que je t’ai ratée ! chuchota une voix malveillante.

Ensuite, il y eut un déclic et la ligne sonna « occupé ».

J’écartai le combiné de mon oreille et le regardait fixement. Avais-je bien entendu ce que je croyais avoir entendu ? Quel dommage que je t’ai ratée ?

Mais bon sang… ? Si j’avais bien entendu – et je n’en étais pas certaine – il n’y avait qu’une seule explication rationnelle : la folle qui conduisait cette Buick connaissait mon identité. Cet incident n’avait pas été rapporté par les journaux, sans doute parce qu’il n’était pas suffisamment important – ce qui, quelque part, m’avait contrariée. Mais si cette femme savait qui j’étais, voilà qui donnait à cette affaire un tout nouvel aspect. Et ça ne me plaisait pas du tout. Mais c’était la seule fois où on ait pu me « rater », du moins depuis la dernière tentative de meurtre de la nouvelle femme de mon ex-mari, Debra Carson. Elle avait cherché à me tirer dessus. La première fois, elle m’avait blessée au bras, la seconde, par accident, c’était son mari qu’elle avait touché.

Impossible que ce soit encore Debra… non ? Elle était en prison, et son mari aussi. De plus, aux dernières nouvelles, elle se prétendait folle de joie que Jason l’aime assez pour tenter lui aussi de me tuer. Après tout, son principal motif avait été la jalousie, et puisque celle-ci s’avérait sans motif, j’imaginais que le problème était clos. Non ?

Je vérifiai la liste des derniers appels, mais j’avais répondu trop vite pour que les informations aient été enregistrées. Je ne vis en dernier inscrit que le nom de Jenni.

Effrayée, j’appelai Wyatt.

—   Où es-tu ? demandai-je dès qu’il décrocha.

—   Je dépose la charmille chez ma mère. Pourquoi ? Que se passe-t-il ?

—   Je viens de recevoir un appel. Une femme. Elle m’a dit : « Quel dommage que je t’ai ratée ! » avant de raccrocher.

—   Attends une minute, dit-il, puis j’entendis divers bruits étouffés avant qu’il revienne en ligne : Répète-moi ça.

Sa voix était plus audible, plus forte, et je puis presque l’imaginer serrant le combiné entre sa tête et son épaule tandis qu’il récupérerait les stylo et calepin qu’il trainait toujours avec lui.

—   Elle m’a dit : « Quel dommage que je t’ai ratée ! » répétai-je avec obéissance.

—   As-tu reconnu son nom sur l’écran ?

Bien sûr, c’était la première question que Wyatt me poserait.

—   J’ai répondu trop vite pour que l’appel puisse s’enregistrer, répondis-je.

Il y eut ensuite un bref silence. Lui-même attendait probablement toujours de savoir qui lui téléphonait. En temps normal, moi aussi. Il dut décider de ne pas insister, parce qu’il se contenta de dire :

—   D’accord. Es-tu certaine qu’elle t’ait dit ça ?

Je réfléchis, réécoutant les mots dans ma tête, mais mon honnêteté me força à avouer :

—   Je crois bien, mais je ne suis pas absolument certaine. Elle chuchotait vraiment très doucement. Mais c’est ce que j’ai cru entendre. Si tu veux un pourcentage, je dirais certaine à 80 %.

—   Si tu n’as entendu qu’un chuchotement, es-tu certaine qu’il s’agissait d’une femme, et non pas d’une blague venant d’un adolescent.

C’était son boulot de flic de poser ce genre de question, et j’apprenais de plus en plus qu’un flic n’acceptait jamais un témoignage sans le vérifier. Mais les doutes de Wyatt commençaient à m’ennuyer. J’essayai de ne pas le montrer – je réglerai mes comptes plus tard – et une fois encore, je repensai à ce que j’avais entendu.

—   Je suis beaucoup plus certaine de ça, peut-être à 95 %.

Je ne disais pas « à 100 % », parce qu’il existait une brève période entre l’enfance et l’adolescence où la voix d’un garçon ouvert ressemblait vraiment à celle d’une femme. De plus, certaines femmes ont des voix profondes, et certains hommes des tonalités plus aiguës. À mon avis, il est impossible d’annoncer une certitude à 100 % sur un tel sujet.

Wyatt ne me posa pas d’autres questions et ne fit aucun commentaire sur cet appel. Il se contenta de dire :

—   Je serai là dans un quart d’heure. Si tu as d’autres appels, ne répond pas, à moins d’être certaine de ton interlocuteur. Laisse le répondeur les enregistrer.

Grâce au ciel, je ne reçus aucun autre appel et Wyatt revint douze minutes après – non pas que j’ai passé mon temps à regarder l’horloge. Mais douze minutes suffirent pour que je commence à douter. Je me demandai si je ne m’étais pas inquiétée pour rien. Peut-être étais-je encore sous le choc de cet accident dans le parking, qui s’ajoutait au stress de cet ultimatum concernant mon mariage. En vérité, je devenais paranoïaque. J’avais déjà reçu des appels anonymes auparavant, et jamais jusqu’ici je ne m’étais demandé si quelqu’un m’en voulait particulièrement.

J’allai jusqu’à la porte à la rencontre de Wyatt pour me jeter dans ses bras.

—   J’ai réfléchi, dis-je, le visage caché contre son épaule, et je pense que le stress de ton ultimatum m’a pris la tête.

Sans même s’arrêter, il se contenta de me repousser à l’intérieur, très doucement.

—   Je ne suis pas encore entré que tu t’arranges déjà pour dire que tout est de ma faute.

—   Non, c’était déjà de ta faute auparavant, mais je ne t’en n’avais pas encore fait part.

Il referma la porte d’entrée, et la verrouilla.

—   Es-tu en train de prétendre t’être inquiétée pour rien avec cet appel ?

Je n’aimais pas la façon dont il formulait ça, même si j’avais pensé la même chose quelques minutes plus tôt. « S’inquiéter pour rien » paraissait… puéril.

—   Je suis stressée, corrigeai-je. Et c’est normal, après avoir failli être écrasée par une voiture, avoir reçu un coup de fusil, vécu un accident de voiture, été enlevée et menacée d’une arme par une folle furieuse… C’est comme si je craignais toujours que quelque chose comme ça ne recommence.

—   Alors, tu ne penses plus qu’elle t’ait dit : « Quel dommage que je t’ai ratée ! » ?

Il me tenait toujours dans ses bras, et scrutait mon visage, les yeux étrécis, comme s’il voulait lire le moindre changement de mon expression.

Je ne pouvais pas lui dire ça, parce que je pensais toujours que mon interlocutrice anonyme avait prononcé exactement ces mots.

—   Il s’agit peut-être d’une erreur de numéro ou d’une blague, dis-je, à moins que la femme de Jason n’ait à nouveau décidé de chercher à me tuer.

D’accord, il n’était pas si facile d’échapper à la paranoïa.

—   Si tu t’imagines qu’avec ça, je vais modifier mon ultimatum, oublie tout de suite cette idée, annonça Wyatt, de plus en plus suspicieux.

Je fronçai les sourcils, furieuse. J’avais eu peur, très peur, et même si je pouvais admettre à présent m’être (un peu) inquiétée pour rien, je n’avais jamais pensé utiliser ce prétexte pour obtenir un délai supplémentaire. C’est LUI qui m’avait lancé un défi avec son fichu ultimatum. Jamais je ne m’abaisserai à lui réclamer quelque chose. Je me marierai, même si je devais aller à l’autel dans une chaise roulante, aussi couverte de bandages que la momie maléfique d’un film d’horreur.

—   Je ne t’ai rien demandé, jetai-je.

En même temps, je m’arrachai de son étreinte – un peu trop fort, ce qui me fut douloureux.

—   Tu n’as pas cessé de t’en plaindre.

—   Ce n’est pas du tout la même chose. Je me marierai à la date prévue, même si ça doit me tuer.

Et je prévoyais déjà de lui faire payer ces ennuis dans le futur. D’ailleurs, cette idée me plaisait. Pourquoi aurais-je abandonné un tel avantage pour une simple commotion ou quelques bosses ? Sauf que Wyatt se fichait complètement de mes sinistres projets à son égard. Il est du genre contrariant. Mais chaque fois que nous nous discutions, il ressortait les mêmes arguments.

Je pointai un doigt, et le frappai à la poitrine.

—   Il n’existe qu’une seule raison qui puisse nous empêcher de nous marier dans quatre semaines…

—   Trois semaines et six jours, rectifia-t-il.

Je lui jetai un regard noir. Bon sang, il avait raison. « Quatre semaines » paraissait bien plus long que « trois semaines et six jours » même s’il n’y avait que 24 heures de différence. Le temps s’écoulait lentement, et mon délai s’amenuisait.

—   La seule raison, dis-je d’un ton menaçant, serait que tu n’accomplisses pas ta tâche.

—   Quelle tâch… commença-t-il à dire, puis il se souvint des fleurs. Merde.

—   Tu as oublié ? Tu as oublié les fleurs pour notre mariage ?

Ma voix avait pris de la force sur chaque mot. Ah-ah, j’étais capable d’utiliser le moindre avantage, pas vrai ? S’il avait pris le temps de réfléchir, ne serait-ce qu’une minute, Wyatt aurait réalisé que jamais, je ne laisserais quelque chose d’aussi important aux mains d’un homme qui n’était pas gay. Mais jusqu’à présent, il n’avait pas eu cette minute de réflexion. Et une petite vengeance n’était pas à dédaigner.

—   Du calme, dit-il, d’un ton rogue. Je m’en occuperai.

Il me dépassa et marcha d’un pas enragé jusqu’à la cuisine, pour se servir un verre d’eau. Peut-être que ça lui avait donné soir de charger et décharger une charmille – bien que la vague de froid ait persisté.

Je le suivis.

—   Je suis calme, insistai-je. Je suis très mécontente, mais je suis calme. Disons que je suis calmement mécontente. Ça te va ?

Moi aussi, je commençais à m’énerver. Les derniers jours avaient été plutôt stressants. Et voilà qu’une dispute approchait. Une vraie dispute. C’était une preuve, pas vrai ? Wyatt vida son verre, puis le reposa sur le comptoir avec un claquement sec.

—   Tu as tes règles ou quoi ?

Avec un instinct plutôt remarquable, il avait trouvé la pire chose à dire. Et il n’avait pas hésité à le faire. Wyatt se battait pour gagner, et n’hésitait pas à utiliser les coups les plus bas. Je comprenais le concept, parce que c’était aussi ma façon de me battre, mais comprendre ne m’empêcha pas de réagir. Je sentis carrément la rage faire bouillonner mon sang dans mes veines.

—   Quoi ?

Wyatt pivota, plein d’agressivité, et une fois de plus, il n’hésita pas :

—   Je me suis de toujours demandé pourquoi le syndrome prémenstruel rend les femmes aussi pénibles.

Je restai un moment silencieuse, luttant contre mon envie de lui sauter dessus pour le démembrer, morceau par morceau. Je ne le fis pas. D’abord, je l’aimais – même quand il était odieux, je l’aimais. De plus, dans mon état actuel, une tentative de ce genre me serait beaucoup plus douloureuse qu’à lui. Ce fut un effort terrible, mais je me contrôlai et lui répondis d’un ton aussi mielleux que possible :

—   Ce n’est pas que nous devenons plus pénibles, c’est simplement qu’un syndrome prémenstruel est extrêmement fatigant et douloureux, aussi nous avons beaucoup moins de tolérance pour les inepties masculines qu’en temps normal nous SUPPORTONS EN SILENCE !

En terminant ma phrase, j’avais oublié tout contexte mielleux. J’avais les mâchoires serrées, et les yeux exorbités.

Wyatt recula d’un pas, et parut tout à coup inquiet.

Je m’approchai de lui, le menton levé, les yeux brûlants, le regardant comme une panthère affamée examinerait un lapin blessé.

—   De plus, c’est le genre de réflexion qui transforme la femme la plus douce et lui fait envisager avec un très grand plaisir de voir un homme mutilé, démembré, en sang…

Et il était très très difficile, sinon impossible, d’avoir l’air mielleux avec les dents aussi serrées.

Wyatt recula encore. Instinctivement, sa main droite se porta à sa hanche, même si son arme de service se trouvait à l’étage, à côté du lit.

—   C est un délit de menacer un inspecteur de police, me prévint-t-il.

J’examinai cet argument, puis le repoussai d’un geste de la main.

—   Il y a des choses, grognai-je, furieuse, qui valent une damnation éternelle.

Ensuite, avec un effort herculéen, je lui tournai le dos et quittai la cuisine, pour remonter dans ma chambre, et m’étendre sur le lit. J’avais une migraine effroyable, sans doute parce que ma pression sanguine était trop montée au cours des dernières minutes.

Wyatt me rejoignit peu après. Il se coucha à mes côtés et me prit dans ses bras, appuyant ma tête sur son épaule. Avec un soupir, je m’installai contre lui, et sentis la tension qui durcissait tous mes muscles se dissiper. J’étais si bien dans le cocon de chaleur de son corps solide. Wyatt gardait sur lui l’odeur fraîche de l’automne qui annonçait l’hiver. Je frottai mon nez contre lui, et inspirai profondément.

—   Tu pleures ? demanda-t-il, suspicieux.

—   Bien sûr que non. Je sens tes vêtements.

—   Pourquoi ? Ils sont propres ? (Il leva le bras sur lequel ma tête n’était pas appuyée, et renifla.) Je ne sens rien.

—   Tes vêtements sentent l’hiver, dis-je, en me pelotonnant davantage. J’aime l’air froid. Ça me donne envie de te faire des câlins.

—   D’accord, dans ce cas, je suspendrai toujours mes vêtements à l’extérieur.

Quand il se tourna vers moi, sa bouche souriait. Il glissa sa main jusqu’à mon derrière, et approcha mes hanches des siennes. De ce fait, je sentis son érection. Certaines choses ne changent jamais.

J’adorerais faire l’amour avec lui. J’avais envie de faire l’amour avec lui, maintenant. Et savoir que c’était impossible – parce que j’avais trop mal à la tête pour pouvoir en profiter, même si j’essayais – était, d’une façon perverse, un attrait supplémentaire. Le fruit interdit, et tout ça... Nous ne pouvions pas oublier notre dispute sur l’oreiller, comme nous le faisions en général, et ça rendait la situation encore plus délicieuse.

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Wyatt me déshabilla et mit sa main entre mes jambes. Tandis que deux de ses longs doigts me pénétraient, son pouce me caressait à un autre endroit. Je me cambrai sous ses caresses.

—   Je ne veux pas à jouir, gémis-je d’un ton suppliant. Je vais avoir mal à la tête.

Oh Seigneur, j’y étais presque. Si Wyatt s’arrêtait à présent, ce serait merveilleusement frustrant, et ça me rendrait dingue. Lorsqu’il m’embrassa le cou, je vis des étincelles crépiter sous mes paupières closes

—   Je ne crois pas, murmura-t-il contre ma peau. Ne bouge pas. Détends-toi. Laisse-moi m’occuper de toi.

Puis il me mordit légèrement, et j’oubliai le « presque ». L’orgasme explosa en moi, vague après vague, et je frissonnai de délices. Wyatt me maintint, pour m’empêcher d’être (trop) secouée.

D’un côté, nous avions eu raison tous les deux. J’avais mal à la tête. Mais quelle importance ?

—   Et toi ? murmurai-je, alors que je commençai à m’endormir.

—   Je penserai à un gage en contrepartie.

Un gage ? Quel gage ? Nous avions déjà fait (sexuellement parlant) tout ce que j’étais prête à faire. Vaguement alarmée, je rouvris les yeux.

—   Á quel gage penses-tu ?

Il se mit à rire, et ne répondit pas. Je m’endormis en me demandant si je ne devais pas acheter une armure pour me protéger.

Wyatt avait une façon véritablement unique de résoudre les disputes sur l’oreiller.

 

 

14.05.2012

B2. chapitre 7

Chapitre 7

 

Peu après, maman revint avec mes vêtements. Elle les suspendit dans le minuscule placard de la chambre puis remit mon trousseau de clés dans mon sac.

—   Je ne peux pas rester, dit-elle. Comment vas-tu, chérie ?

Elle paraissait à la fois frustrée, pressée, et… incroyablement magnifique – mais ma mère est toujours comme ça.

—   Mieux, répondis-je, parce que c’était la vérité.

Après tout, j’avais réussi à avaler ces œufs innommables, pas vrai ? Bien sûr, « mieux » ne signifiait pas « parfaitement bien » mais je préférais rester positive.

—   Merci de m’avoir rapporté mes affaires, ajoutai-je. Maintenant, va travailler, et ne t’inquiète pas à mon sujet.

Elle me jeta un regard incrédule qui disait : « c’est ça ! »

—   Le docteur est-il enfin passé ?

—   Non.

Voilà qui parut aggraver sa frustration.

—   Où est Siana ?

—   Elle est descendue à la cafétéria quand je suis arrivé, répondit Wyatt en regardant sa montre. Il y a vingt minutes.

—   Je ne peux pas rester jusqu’à ce qu’elle remonte, je suis déjà en retard d’un quart d’heure. Téléphone-moi tu as besoin de quelque chose.

Ma mère se pencha pour embrasser sur le front, effleura la joue de Wyatt d’un baiser aérien en passant devant lui, et jeta ses derniers mots par-dessus son épaule au moment où elle disparaissait déjà dans le couloir de l’hôpital.

—   Tu ne lui as pas parlé des films de sécurité, remarqua Wyatt.

Il cherchait toujours à comprendre la façon dont fonctionnait notre famille. Alors qu’il croyait que la dure et froide réalité était la base la plus solide de toute relation, ma mère et moi partagions l’habitude de prendre des tangentes, pour éviter de penser aux choses désagréables jusqu’à ce que nous ayons digéré l’essentiel du choc, et soyons prête à affronter la suite. J’avais eu toute la nuit pour le faire – de plus, ayant assisté à l’accident aux premières loges, je connaissais exactement le danger encouru. J’avais donc déjà exploré divers tangentes, pour retomber dans la réalité, aussi dure et froide soit-elle.

—   Elle sait déjà qu’une voiture a cherché à m’écraser. Je ne vois pas l’intérêt de lui raconter que cette garce a failli réussir. Ma mère est déjà stressée, et ça ne ferait que l’inquiéter davantage.

Cet épisode était terminé… enfin presque : il me restait à récupérer ma mobilité. Nous n’avions aucun moyen de retrouver cette femme, aussi pourquoi ne pas l’oublier et continuer à vivre ? J’en avais l’intention. C’était essentiel. J’avais des achats urgents en vue. Cette histoire m’avait déjà coûté une pleine journée, les prochaines étaient compromises. Je n’avais vraiment pas de temps à perdre.

Une fois de plus, Wyatt consulta sa montre. Il avait un emploi du temps incroyablement chargé, aussi je savais qu’il lui était difficile de libérer ces quelques moments pour moi, à l’hôpital. Je pris sa main dans la mienne.

—   Toi aussi, tu dois y aller.

Hey, il m’arrive d’être compréhensive.

—   Effectivement. Tu as les clés de chez moi avec toi ?

—   Elles sont dans mon sac. Pourquoi ?

—   Pour que tu puisses entrer. Si je n’arrive pas à me libérer quand tu sortiras de l’hôpital, est-ce que Siana sera là pour te raccompagner ?

—   Oui, ne t’inquiète pas. Mais je ne rentrerai pas chez-toi, je veux aller dans mon appartement. (Je vis les sourcils de Wyatt se froncer, aussi je lui serrai la main.) Je sais que tu es d’humeur protectrice, et je ne cherche pas à créer des difficultés, je t’assure… (Même si c’était dur à croire !) mais ma comptabilité et mes affaires sont chez moi. Si je n’ai pas la force d’aller faire des courses, je peux au moins régler certains détails par téléphone, ou bien de mon ordinateur. Je ne suis pas handicapée cette fois, aussi je n’ai pas besoin qu’on veille sur moi. Et je te promets de ne pas sortir seule en voiture.

Voilà. À mes yeux, on ne pouvait pas se montrer plus raisonnable.

Wyatt n’apprécia pas. Surtout parce qu’il tenait à m’avoir chez lui en permanence, dès aujourd’hui – ou plutôt, il y a deux mois. Il n’était pas du genre à apprécier de ne pas obtenir ce qu’il voulait. Et je vais vous donner un avis d’une grande sagesse : si vous désirez un mari d’humeur égale, sans agressivité ni arrogance, ne choisissez surtout pas un flic. Et quand le flic en question est aussi un ancien joueur professionnel de football, il est évident depuis le départ que sa femme aura à gérer une personnalité explosive, habituée à se battre aussi bien physiquement que verbalement.

Parfois, je l’admets, je provoque délibérément Wyatt parce que j’adore le voir réagir. Mais pas cette fois. Parce que j’étais à plat. Et il le savait, aussi il réfréna sa tendance naturelle à aboyer des ordres.

—   D’accord. Après le boulot, je rentrerai chez moi récupérer quelques affaires. Je ne sais pas à quelle heure je serai chez toi, alors vérifie bien que tu aies de quoi manger avant que Siana s’en aille.

—   Tu n’as pas besoin de rester avec moi, dis-je parce que c’était ce que la politesse exigeait. Je m’en sortirai très bien toute seule.

—   C’est ça ! répondit-il, avec un son qui ressemblait à un ricanement.

Il était suffisamment intelligent pour ne même pas prétendre écouter mes dénégations. J’aurais été furieuse s’il m’avait abandonnée toute seule après une commotion. Oh, bien entendu, Siana serait restée pour m’aider, mais à mes yeux, ça faisait partie des attributions de Wyatt depuis que nous étions fiancés. En cas de problème, je m’occupais de lui, il s’occupait de moi. Tout simplement. D’accord, jusque-là, il n’avait jamais eu besoin de mes soins – sauf en cas d’érection, mais je ne suis pas certaine que ça compte. Et j’en étais heureuse parce que la simple idée qu’il soit blessé me laissait toute frissonnante d’horreur. Je l’aimais tellement que je ne supportais pas cette perspective. De plus, il devait être épouvantable comme patient.

Peu importe. Je laissai passer son commentaire sarcastique, aussi il m’embrassa et s’en alla. Siana, avec son timing parfait, revint d’un pas gracieux dans la chambre quelques minutes à peine après son départ.

—   Comment l’a-t-il pris ? demanda-t-elle.

—   Je pense qu’il a cru que nous parlions réellement de « sa queue » – comme il dit. (Je fis la grimace.) Ça ne l’a pas vraiment gêné d’être surpris en flagrant délit d’indiscrétion. Mais j’ai réussi à lui extorquer un accord pour réorganiser et redécorer sa maison, alors tout va bien.

Siana me jeta un coup d’œil empli d’admiration.

—   Je ne vois pas bien comment tu es passée d’une indiscrétion à une réorganisation, mais c’est le résultat qui compte.

Une fois encore, je ne tenais pas à expliquer ma vision d’orgasmes rangés dans un garde-manger, aussi je me contentai de sourire. Il est important pour une grande sœur de paraître sage et avisée aux yeux de sa cadette.

Nous passâmes l’après-midi à regarder des séries – plutôt intéressantes. D’après Siana, il ne se passe rien dans ce genre d’épisodes, sauf le vendredi, et je pense que c’est la vérité. Nous assistâmes à une tentative de meurtre, un kidnapping, et aux ébats sexuels de quatorze couples. Je trouve que c’est un résultat impressionnant pour deux petites heures.

Nous étions au milieu d’Oprah lorsqu’un docteur pénétra enfin dans la chambre. Elle avait environ 35 ans, l’air fatigué, et il me sembla que seule sa détermination intense l’aidait à traverser ses gardes. Aussi, je ne me plaignis pas qu’elle ne soit pas venue plus tôt à mon chevet. Sur le badge d’identification accroché à la poche de sa blouse médicale, je lus : « Tewanda Hardy, M.D. » Elle vérifia la réactivité de mes pupilles, lut mon dossier, et me posa quelques questions. Ensuite, elle m’informa qu’une infirmière m’apporterait mes ordonnances, avec des instructions pour les jours à venir, et qu’ensuite, je pouvais rentrer. Elle avait quitté la chambre avant même que je n’ai pu terminer mon rapide : « merci. »

Enfin !

Siana sortit mes affaires du placard pendant que je téléphonai à ma mère et à Wyatt pour les informer tous les deux que j’étais enfin libérée. Ensuite, je passai dans la salle de bain où je m’habillai avec des gestes prudents. Maman m’avait choisi un ensemble pantalon-chemisier très ample, en lin souple, un tissu qui ne frotterait pas sur mes diverses écorchures. Le chemisier se boutonnait de haut en bas, aussi je n’aurais pas à le passer sur ma tête. Je me sentis mieux en portant de véritables vêtements, même si cette agitation soudaine aggrava ma migraine. Je ne sais pas comment je pouvais me trouver « mieux », mais c’était le cas. J’avais une forte addiction pour les vêtements.

Une infirmière arriva ensuite, et m’apporta divers documents à signer, ainsi qu’une liste de ce qu’il m’était interdit de faire jusqu’à ce que mes maux de tête disparaissent complètement. C’est tout ce dont j’avais besoin. Je savais déjà comment traiter mes meurtrissures et mes brûlures. Je n’avais pas de médicaments obligatoires à prendre. Par contre, elle m’indiqua qu’en cas de nécessité, je pouvais prendre des analgésiques pour ma migraine. En cas de nécessité ? Le personnel médical avait-il la moindre idée de ce qu’on ressentait avec une commotion ?

Je quittai l’hôpital dans un fauteuil roulant, bien sûr, puisque c’était dans le protocole. Et je ne protestai pas. Siana, emportant mes différents achats et mon sac, me quitta un moment pour aller récupérer sa voiture, et venir me chercher devant l’entrée – ou la sortie dans mon cas. Quand elle s’arrêta sous le porche, une infirmière poussa mon fauteuil roulant à sa rencontre, et une grande gifle d’air glacé m’a accueilli à l’extérieur.

—   Il fait froid, dis-je, étonnée. Personne ne m’a parlé d’un changement de température.

—   Oui, le froid est arrivé depuis ce matin, m’expliqua l’infirmière, comme si j’avais à présent besoin de cette information. La température a chuté de 10°.

En général, j’aime bien l’arrivée du froid à l’automne, mais je suis dans ces cas-là habillée plus chaudement. Même l’air avait pris un parfum automnal, avec l’odeur des feuilles sèches et des arbres qui changeaient de couleur. Nous étions vendredi, le soir des matchs de football au lycée. Très bientôt, les gens se dirigeraient vers les stades, vêtus de sweaters et de blousons sortis pour la première fois de la saison. Je n’avais pas assisté à un seul match de football de puis que j’avais ouvert M&M. Tout à coup, me manquaient l’excitation, les bruits et les cris. Il faudrait que Wyatt et moi y allions au moins une fois cet hiver – et que ce soit à un match de lycéens ou d’étudiants était sans importance.

Il fallait que j’engage à M&M quelqu’un capable de remplacer Lynn et moi, réalisai-je. Si les choses se passaient comme prévues, je serai sans doute enceinte à Noël. Très vite, ma vie changerait. Et j’étais pressé que ce soit le cas.

Ce fut un véritable soulagement de monter dans la voiture de Siana pour échapper au vent.

—   J’ai vraiment envie d’un chocolat chaud, dis-je, en attachant ma ceinture.

—   Excellente idée. Je m’en occuperai en attendant Wyatt.

Elle conduisit avec souplesse, évitant tout à-coups ou freinage brutal, et nous arrivâmes jusqu’à mon appartement sans que ma tête n’explose de douleur. Ma voiture était garée à son emplacement habituel, sous le porche, ce qui indiquait que ma mère s’était arrangée pour la récupérer au parking de la galerie commerciale pendant qu’elle avait eu mes clés. J’y avais pensé, la nuit précédente, pour oublier ensuite de le mentionner le lendemain au réveil.

Wyatt me téléphona sur mon portable tandis que nous nous approchions de la porte d’entrée, aussi je m’arrêtai pour récupérer l’appareil dans mon sac.

—   Je suis rentrée, dis-je.

—   Très bien. J’ai pu quitter le poste plus tôt que prévu. Je suis en route pour chez moi, afin de récupérer mes affaires. Je serai chez toi d’ici une heure. Si tu veux, je peux acheter quelque chose pour dîner. Aurais-tu une envie quelconque ? Demande à Siana si ça lui dit de manger avec nous.

Je transmis l’invitation, que ma sœur accepta, ensuite nous décidâmes ensemble de réfléchir à ce que nous voulions. Une décision de ce genre ne pouvait être prise dans l’urgence. J’expliquai à Wyatt que nous leur appellerions avant qu’il ne quitte sa maison. Ensuite, je rentrai chez moi, et m’assis, bien droite, en attendant que ma migraine se calme. Il me fallait de l’ibuprofène.

À cause de la climatisation, il faisait plutôt frais dans mon appartement. Siana régla le thermostat pour réchauffer l’atmosphère, ensuite elle s’activa dans la cuisine pour préparer deux chocolats chauds, tandis que nous échangions des suggestions sur ce que nous voulions au dîner. Je fis descendre deux cachets d’ibuprofène avec le chocolat, et c’était réellement une combinaison gagnante.

Nous optâmes pour une valeur sûre, à la fois simple et roborative : des pizzas. Je connaissais les goûts de Wyatt aussi Siana se chargea de passer la commande. Quelques minutes plus tard, le téléphone de l’appartement sonna, et ma sœur me tendit le combiné pour que je n’aie pas à me déplacer. Je pensais qu’il s’agissait de Wyatt mais l’identificateur d’appel indiquait « Denver, CO ». (NdT : Capitale et ville la plus peuplée de l’État du Colorado, aux États-Unis.) Je suis sur la liste rouge, ce qui me libère des appels publicitaires. J’ignorais qui pouvait me téléphoner de Denver.

—   Allô ?

En réponse, je n’obtins que du silence. J’essayai encore, un peu plus fort : « allô ? », Et j’entendis un claquement sec, puis la tonalité rapide qui signifiait « occupé ». Mécontente, je raccrochai, et posai sur la table le combiné sans fil.

—   Une erreur sans doute, dis-je à Siana, qui se contenta de hausser les épaules.

Wyatt téléphona cinq minutes plus tard, et je l’informai que nous avions déjà commandé des pizzas. Un quart d’heure après, il arriva chez moi, un sac de voyage à la main – et suivi du livreur Pizza Hutt. Nous nous jetâmes tous les trois sur les pizzas comme des hyènes affamées. D’accord, c’est peut-être exagéré, mais j’avais très faim, et les deux autres aussi.

Wyatt s’était changé. Il portait un jean et une chemise Henley à manches longues, d’un vert sombre, qui éclaircissait encore l’éclat pâle de ses yeux.

—   Hey, dis-je, c’est la première fois que je te vois en vêtements d’hiver. Tu n’as été jusqu’ici qu’un amour d’été.

Je trouvais étrangement soudain fascinante l’idée de traverser l’hiver avec lui.

Il m’adressa un clin d’œil.

—   Je prévois plein de câlins brûlants au coin du feu.

Siana retira une olive noire coincée dans de la mozzarella fondue, et la mit dans sa bouche

—   Si vous avez envie de câlins, prévenez-moi à temps pour que je puisse m’éclipser.

—   Ne t’inquiète pas, ce sera le cas, répondit Wyatt qui ne put retenir le sarcasme dans sa voix en ajoutant : autant te préserver de la tentation de ma P.A.S.

Tandis que Siana s’étouffait avec son olive, j’éclatai de rire – très mauvaise idée. Un éclair douloureux me traversa la tête, aussi je cessai nette de rire et m’agrippai à mes tempes. Siana et Wyatt me regardaient, ma sœur d’un air légèrement pervers, lui avec un éclat belliqueux dans les yeux.

À nouveau, le téléphone sonna. Ce fut Wyatt qui répondit, parce que Siana et moi étions occupées – elle à récupérer son souffle, moi à calmer ma migraine. Il jeta un coup d’œil sur l’écran et me demanda :

—   Qui connais-tu à Denver ? (En même temps, il prenait l’appel :) Allo ?

Il fit la même chose que moi, répéta plusieurs fois : « allô ? » – de plus en plus fort, avant de raccrocher.

Je lâchai mes tempes pour prendre une tranche de pizza.

—   C’est le deuxième appel de ce genre que je reçois depuis que je suis rentrée, dis-je. Je ne connais personne à Denver. Et la première fois, ça a aussi raccroché sans répondre.

Une fois de plus, Wyatt vérifia l’écran.

—   C’est probablement une carte téléphonique prépayée, beaucoup d’entre elles sont gérées à partir de Denver.

—   Eh bien, il ou elle gaspille les minutes de sa carte.

Quand Maman téléphona – avant que nous n’ayons fini les pizzas – je lui affirmai que je me sentais mieux. L’ibuprofène commençait à faire effet, aussi ce n’était pas un mensonge, du moins tant que j’évitais les mouvements trop violents. Elle me demanda si Wyatt restait avec moi cette nuit, et quand je répondis par l’affirmative, elle rétorqua : « parfait ». Ensuite, elle raccrocha, rassurée de savoir son poussin en de bonnes mains.

Ensuite, ce fut au tour de Lynn, mon assistante, de téléphoner.

—   Bon sang, grommela Wyatt, est-ce que tout le monde va vérifier ton état ?

Je l’ignorai. Lynn me donna quelques informations sur ce qui s’était passé durant la journée au centre de remise en forme. Rien de spécial. Elle m’affirma n’avoir aucun problème à tenir la boutique le temps que je guérisse. Je pris note de lui offrir ensuite quelques jours de vacances bien mérités.

Après ça, le téléphone nous laissa tranquille. Siana et Wyatt se chargèrent de débarrasser la table et de faire la vaisselle, puis Siana m’embrassa et s’en alla. Immédiatement, Wyatt me souleva de mon siège, et m’installa sur ses genoux… pour quelques-uns des câlins qu’il avait mentionnés. Je me détendis contre lui, en retenant un bâillement. J’étais fatiguée, mais je n’avais pas encore envie d’aller me coucher.

Il ne parla pas, se contentant de me tenir. Et je pense qu’il me faudrait être morte pour ne pas réagir à sa présence physique. Très vite, je pris conscience de la chaleur de son corps, de combien il m’était agréable de sentir ses bras me serrer contre lui. De combien il sentait bon.

—   Ça fait presque 48 heures que nous n’avons pas fait l’amour, annonçai-je, d’une voix triste.

—   J’en suis plus que conscient, grommela-t-il.

—   Ce ne sera pas davantage possible demain.

—   Je sais.

—   Et même dimanche, je ne suis pas certaine de pouvoir.

—   Crois-moi, je le sais.

—   Est-ce que tu crois qu’on pourrait faire l’amour sans bouger.

—   N’importe quoi, répondit-il, avec un ricanement.

C’est bien ce que je pensais, mais à mon avis, ça valait le coup d’essayer. Quand j’irai mieux, décidai-je, ce serait intéressant de voir combien de temps nous pouvions… disons garder la position et ne pas bouger. Non, je ne considère pas qu’il s’agisse d’un acte de torture en violation flagrante des Droits de l’Homme. Ce serait difficile, mais pas impossible… et sûrement très agréable en fait. Je n’expliquai pas à Wyatt mes projets, mais je me sentis mieux tout à coup, toute frémissante d’anticipation.

Il est important pour une femme blessée d’avoir quelque chose d’intéressant à prévoir dans un avenir proche, vous ne trouvez pas ?

 

 

13.05.2012

B2. chapitre 6

Chapitre 6

 

Wyatt s’écarta brusquement de moi et alla jusqu’à la fenêtre où il resta un moment, les yeux tournés vers l’extérieur, les mains sur les hanches, se concentrant sur sa respiration pour se calmer. Je le fixai en frémissant quasiment d’excitation. J’éprouvais à le taquiner un plaisir presque aussi intense que… – « presque » seulement, parce que l’autre plaisir durait plus longtemps.

Finalement, il se tourna vers moi et dit :

—   Petit chameau !

Et il y avait dans ses yeux un éclat qui proclamait une vengeance à venir.

Je lui adressai un grand sourire vainqueur.

—   Tu discutais avec Siana de ma queue ? demanda-t-il, faussement calme.

—   Uniquement parce que tu nous écoutais, répondis-je. Je voulais te donner quelque chose d’intéressant en récompense du mal que tu te donnais.

Il ne parut pas le moins du monde embarrassé d’avoir été pris en flagrant délit – peut-être parce qu’il avait l’habitude, dans son métier, de chercher à surprendre des informations. Il se contenta de revenir jusqu’au lit, plaça ses deux mains de chaque côté de ma tête, et se pencha. S’il imaginait me mettre mal à l’aise en s’approchant ainsi de moi, il se trompait. Je ne me sentais ni acculée ni menacée. D’abord, il s’agissait de Wyatt. Ensuite… eh bien, c’était Wyatt. J’aimais le voir s’approcher de moi, se pencher sur moi. Il se passait des tas de choses intéressantes quand lui et moi étions aussi proches…

Je ne remuai pas ma tête de l’oreiller, mais je plaçai ma main sur son visage, savourant le contact dur de sa pommette et de sa joue, la chaleur de sa peau, la sensation de sa barbe qui repoussait déjà – quelques heures à peine après avoir été rasée.

—   Je t’ai bien eu dis-je, sans cacher ma satisfaction.

D’accord, je sais qu’il est mal de se vanter – surtout que Wyatt est plutôt bon joueur. Pas le genre à sourire jaune pour cacher sa contrariété. Non, il s’arrangerait juste un jour ou l’autre pour me faire payer ma plaisanterie, même s’il devait me pousser à un pari impossible. Je l’imaginais très bien exiger comme gage que je regarde avec lui la totalité des World Series. Et je déteste le base-ball !

Il m’adressa un sourire narquois qui m’alerta aussitôt.

—   Alors, dit-il, tu n’as couché avec personne pendant deux ans depuis que nous avons rompu, hein ? Et tu m’attendais.

—   Ce n’était pas à cause de toi. C’est juste que je suis exigeante.

Que ce mec était pénible ! Il s’était arrangé pour tourner à son avantage ce qu’il avait entendu.

—   Et tu es impressionnée par ma P.A.S.

—   Je n’ai dit ça que parce que tu écoutais.

—   C’est ce qui t’a attirée au début. Tu aurais donné n’importe quoi pour mettre la main dessus. Je m’en rappelle parfaitement.

Voilà le problème avec un flic : il se rappelait trop bien des choses. Wyatt serait sans doute capable de répéter notre conversation mot à mot. De plus, je lui avais démontré à quel point j’appréciais sa P.A.S. non ? On ne met pas dans sa bouche – ou ailleurs – quelque chose qui ne vous plaît pas, si vous voyez ce que je veux dire.

D’accord, la seule façon de récupérer la main haute dans une conversation est parfois de se rendre, sans concession. Avec un sourire, je laissai ma main glisser de son visage à son torse, puis plus bas, jusqu’à resserrer mes doigts sur sa P.A.S. je fus ravie de trouver Wyat déjà excité. Voilà bien l’homme que je connaissais. Une brève évocation sexuelle, et il était au garde-à-vous. Génial, non ?

—   Tu as raison, dis-je. Je la veux. Je l’ai toujours voulue. Et maintenant je la tiens.

Et je frissonnai un peu parce que le toucher me faisait également de l’effet.

Il se pencha vers moi, respirant plus fort, les yeux brillants, tandis qu’il ondulait des hanches dans ma main. Pas à dire, il appréciait mes attentions. Il était prêt à me sauter dessus, mais tout à coup il dit :

—   Et merde, d’une voix étranglée.

Puis il se redressa et s’écarta de moi. Que lui prenait-il encore ?

—   Qu’est-ce qu’il y a ? dis-je.

Il me jeta un regard incendiaire avant de retourner jusqu’à la fenêtre.

—   Tu as une commotion cérébrale, signala-t-il, les dents serrées.

En gémissant, je réalisai l’étendue du problème. Il n’était pas question que je m’agite durant les prochains jours, et je ne crois pas qu’on puisse faire l’amour sans s’agiter. Si quelqu’un a trouvé une recette miracle, j’aimerais être mise dans le secret. Pas de sexe hier, ni aujourd’hui, ni demain – pas de sexe tant que durerait cette migraine, qui en avait certainement pour plusieurs jours. Cette fois, j’étais vraiment en colère contre la garce hystérique au volant de cette Buick. C’était elle la responsable de cette privation inattendue – non pas qu’une privation « attendue » soit plus agréable. Après tout, il était impossible de stocker des orgasmes dans un garde-manger, pour les avoir sous la main en cas de besoin.

Ce qui est tout à coup me rappela à quelque chose. Quel meilleur moment d’aborder le sujet avec Wyatt que maintenant ? J’étais blessée, et ça le mettait d’humeur protectrice. En plus, je n’avais rien de mieux à faire. De toute évidence.

—   Il faut que je réorganise toute ta maison, annonçai-je.

Il sursauta et tourna vivement la tête. Son pantalon faisait une tente à l’avant, mais ce n’est pas pour ça que Wyatt me regardait aussi intensément. Il paraissait tellement inquiet qu’on aurait pu croire que je venais de dire : « J’ai une arme, braquée sur ton cœur. »

Il me fixa plusieurs secondes, ressassant notre conversation dans la tête. Finalement, il avoua :

—   J’abandonne. Comment notre conversation a-t-elle pu passer de ma P.A.S à ta commotion, puis à la réorganisation de ma maison ?

—   Je pensais un garde-manger.

Ce n’était pas uniquement ce qui m’était venu à l’esprit, mais je n’avais pas l’intention d’aborder avec Wyatt ma brève vision d’un garde-manger rempli d’orgasmes – surtout à un moment où je me trouvais sur la touche. De plus, il n’avait pas besoin de connaître tous les détails de mon cheminement mental, qui lui expliquerait comment je passais d’une idée à l’autre au cours d’une conversation.

Il n’essaya même pas de faire la connexion.

—   Qu’y a-t-il au sujet d’un garde-manger ?

—   Tu n’en as pas.

—   Bien sûr que si. Il y a derrière la cuisine une petite pièce qui me sert de réserve. Tu as oublié ?

—   C’est là que tu as mis ton bureau, aussi je ne considère pas cette pièce comme un garde-manger. D’ailleurs, ta maison est organisée n’importe comment. Et tes meublent ne vont pas du tout.

Les yeux de Wyatt s’étrécirent.

—   Comment ça, ma maison est organisée n’importe comment ? J’y vis très bien. Et mon mobilier me convient.

—   C’est un mobilier de mec.

—   Je suis un mec, signala-t-il. Tu voulais que j’achète quoi ?

—   Mais moi, je ne suis pas un mec. (Comment pouvait-il ignorer un détail aussi évident ?) J’ai besoin d’affaires de fille. Alors, soit je réorganise la maison, soit nous déménageons dans une autre.

—   J’aime ma maison, dit Wyatt. (Il commençait à prendre cette expression butée qu’ont les hommes quand ils refusent absolument d’écouter une idée raisonnable.) Je l’aime exactement comme elle est.

Je lui lançai un regard intense – ce qui aggrava ma migraine, parce que je dus lever les yeux au ciel pour accentuer mon propos.

—   Je croyais que « ta » maison devait devenir la « nôtre ».

—   Ce sera le cas quand tu t’installeras avec moi, dit-il.

Il parlait comme si c’était la conclusion la plus évidente du monde. À ses yeux, j’imagine que c’était le cas.

—   Et tu refuses que je change quoi que ce soit, que j’achète une chaise qui me convienne, que j’installe un bureau pour moi, ou des choses comme ça ?

Je levai les sourcils, ce qui lui indiqua mon opinion sur cette idée – et je dois ajouter que lever les sourcils m’était aussi douloureux, mais quand on n’utilise pas de Botox, il est vraiment difficile de parler sans remuer pour s’exprimer. Il faudra au cours des prochains jours que je m’applique davantage à imiter Nancy Pelosi. (NdT : Membre du Congrès des États-Unis surnommée la « Dame de granit ».)

—   Et merde.

Wyatt me jeta un regard noir. Il venait de remarquer où je voulais en venir : en aucun cas, je ne me contenterai d’un statu quo en gardant sa maison dans son état actuel. S’il désirait que je vive avec lui, il faudrait qu’il accepte des changements – et ça ne lui plaisait pas. À nouveau, ses yeux s’étrécirent en se dirigeant sur moi.

—   Je refuse que tu touches à mon fauteuil. Ou à ma télévision.

Je faillis hausser les épaules, puis m’interrompis en me souvenant que je n’étais pas censée remuer.

—   Très bien. Ce n’est pas comme si j’avais l’intention de l’utiliser.

—   Comment ?

Cette fois, il n’était plus seulement mécontent, mais contrarié.

—   Réfléchis un peu. Nous ne regardons absolument pas les mêmes programmes à la télévision. Toi, tu aimes les matchs de base-ball, alors que je déteste ça. D’ailleurs, tu regardes tous les sports. Moi je n’aime que le football et le basket-ball. Point final. J’aime aussi les des émissions de décoration intérieure, et j’imagine que tu préférerais avoir des allumettes plantées sous les ongles que regarder ça avec moi. Alors, si tu préfères que je reste de bonne humeur et que je ne cherche pas à t’assassiner, il faut que j’aie ma propre télévision, et un endroit personnel pour la regarder.

En vérité, je ne regardais pas souvent la télévision, sauf pour les matchs inter-université que je mettais un point d’honneur à ne pas rater. En général, je rentrais rarement chez moi avant 21 heures, et j’avais souvent de la comptabilité à faire. De temps à autre, je regardais quelques émissions particulières, ou un film le dimanche, mais c’était rare. Ceci ne m’empêcherait pas de me battre avec Wyatt pour mes droits télévisés – surtout pour ce que je refusais de subir. C’était une question de principe. Parce que, si l’envie m’en prenait, ça ne me plaisait pas que certains programmes me soient inaccessibles.

—   Très bien, admit-il, à contrecœur, mais poussé par son sens de la justice. Mais j’aurais préféré que tu restes avec moi.

—   Dans ce cas, nous devrions regarder ce que j’aime la moitié du temps.

Et ce serait un désastre. Il le savait aussi bien que moi. Après un moment de réflexion, il abandonna cette idée, et céda.

—   Quelle pièce comptes-tu utiliser ? Une des chambres à l’étage ?

—   Non, nous devrions la refaire ensuite quand nous aurons des enfants, et qu’ils voudront avoir leur propre chambre.

Son expression ne s’adoucit pas, au contraire, elle devint brûlante – exprimant quelque chose comme : « je te veux nue » et non de la colère.

—   J’ai quatre chambres, dit-il, pensant plutôt à la façon de faire les enfants qui les occuperaient plus tard.

—   Je sais. Nous garderons la plus grande, et nous aurons deux enfants – trois éventuellement, mais deux me semblent suffisant. Aussi, il nous restera une chambre d’amis. Je pense que la salle à manger me conviendra très bien. Qui a besoin d’une salle à manger séparée ? Oh, je compte aussi changer tous les voilages et les rideaux. Je ne veux pas être vexante, mais tes stores sont vraiment minables.

À nouveau, Wyatt avait les poings sur les hanches.

—   Quoi d’autre ? demanda-t-il, d’un ton résigné.

Hey ! Il cédait bien plus facilement que je ne l’aurais cru. Ce qui, quelque part, gâchait mon plaisir.

—   Il faut tout repeindre. Tu as eu raison de tout mettre en blanc, puisque tu n’as aucune idée en décoration, mais ne t’inquiète pas, ajoutai-je rapidement, désormais je m’en occupe. Crois-moi, quelques couleurs sur les murs transformeront complètement la maison. Je mettrai aussi des plantes.

Wyatt n’avait aucune plantes d’intérieur, ce que je lui avais déjà signalé. Comment un être humain sain d’esprit pouvait-il survivre sans verdure ?

—   Je t’ai déjà acheté une plante.

—   Tu m’as acheté un buisson. Que j’ai planté dans le jardin, là où était sa place. Ne t’inquiète pas, tu n’auras rien à faire avec les plantes, à part les déplacer quand je te dirai de le faire, pour les mettre à l’endroit où je te demanderai de le faire.

—   Pourquoi ne pas mettre directement les plantes là où tu les veux, et les laisser en place ?

Voilà bien un argument masculin.

—   Pour certaines, c’est ce que je ferai. Pour d’autres, il faudra les sortir sous le porche durant l’été, et les rentrer à l’abri pour passer l’hiver. Fais-moi confiance, je m’occuperai des plantes, d’accord ?

Il réfléchit, mais ne vit rien de sournois que je pourrais faire avec des plantes, aussi, il céda, de mauvaise grâce.

—   D’accord, nous pourrons avoir quelques plantes.

Quelques plantes ? Seigneur, le pauvre. Il n’avait vraiment aucune prescience. Mais je l’adorais quand même.

—   Et des tapis, ajoutai-je.

—   J’ai de la moquette.

—   Je mettrai des tapis sur ta moquette.

Sous le coup de la frustration, Wyatt se passa les mains dans les cheveux.

—   Bon sang, mais pourquoi veux-tu mettre des tapis sur de la moquette ?

—   Pour que ça fasse joli, andouille. Il y aura un tapis sous la table du petit déjeuner.

L’alcôve destinée au petit-déjeuner avait les mêmes carreaux que la cuisine, et l’ensemble était un peu froid. Ce tapis-là serait le premier de mes achats.

Je souris à Wyatt – sourire ne m’était pas douloureux.

—   Ce sera tout.

Pour le moment, en tout cas.

Il eut un sourire inattendu.

—   D’accord, voilà qui me paraît un bon marché.

Un horrible soupçon me vint tout à coup. Wyatt avait-il joué un rôle ? M’avait-il manœuvrée ? Je dois vous dire qu’en général, la moitié au moins de ce que je lui dis est dans le but de le manœuvrer – j’aime le rendre fou en cherchant à atteindre ses points faibles – mais ça fait partie du jeu quand on affronte un mâle alpha comme lui. Faites-moi confiance sur ce point-là. Manœuvrer Woody Allen ne provoquerait pas du tout la même excitation que… disons Hugh Jackman.

Mais si ça m’amusait de le rendre fou, je n’appréciais pour autant qu’il fasse la même chose. Sur certains plans, l’égalité des sexes ne m’intéresse pas.

—   Aurais-tu discuté récemment avec mon père ? demandai-je, suspicieuse.

—   Bien entendu. Je suis conscient des risques que j’encoure en t’épousant. Aussi je me renseigne auprès d’un expert. Ton père m’a conseillé de choisir mes batailles, et de ne pas gaspiller mon énergie sur les détails dont je ne me soucie pas vraiment. Tant que tu laisses mon fauteuil et ma télévision tranquilles, tu fais ce que tu veux.

Je ne savais pas trop si je devais bouder ou être soulagée. D’un côté, papa ne donnait à Wyatt que de bons conseils, qui me simplifieraient la vie. Je n’aurai pas à dresser seule mon futur mari. D’un autre côté, j’aimais bien déstabiliser Wyatt.

—   C’est parfait, m’exclamai-je avec entrain. Tu n’as qu’à me faire un chèque pour commencer les travaux. Je te dirai quand j’aurais besoin de fonds supplémentaires. Je connais un excellent maçon, et même s’il ne peut pas commencer immédiatement, je lui donnerai rendez-vous dès la semaine prochaine pour lui expliquer mes plans.

Wyatt se figea et, de nouveau, parut inquiet.

—   Un chèque ? Un maçon ? Quel plan ?

Parfait, j’avais trouvé une autre façon de le titiller. La vie était belle.

—   Est-ce que tu te rappelles où cette conversation a commencé ?

—   Ouais, quand toi et Siana parliez de ma queue.

—   Non, pas ça, je pensais à la nouvelle organisation de ta maison et sa décoration.

—   Effectivement. Je n’ai toujours pas compris la relation entre ma queue et les rideaux, dit-il d’un ton ironique, mais pour le moment, je préfère ne pas m’y attarder. Rappelle-moi le début de cette conversation ?

—   Je t’ai parlé d’un garde-manger. Tu n’en as pas. Il m’en faut un.

Il prit l’air aussi horrifié qu’incrédule.

—   Tu comptes m’éjecter de mon bureau ? Et me faire payer pour ça ?

—   Je compte te faire payer le plus gros, confirmai-je. Tu as davantage d’argent que moi.

—   Je conduis une Chevrolet. (Il ricana.) Et toi une Mercedes.

J’agitai la main pour écarter ces détails.

—   Je ne compte pas t’éjecter de ton bureau. Simplement te faire déménager dans une autre pièce. Nous allons partager en deux la salle à manger. (La pièce était très grande, et je n’avais pas besoin de tout cet espace pour mon propre bureau. La plus grande partie, certes, mais je pouvais laisser quelques mètres carrés à Wyatt.) D’ailleurs, tu as besoin d’un plus grand bureau. Tu es bien trop serré dans le garde-manger. Avec ton volume, tu as de la peine à y rentrer.

Et c’était la vérité. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il avait autant dépensé pour remettre sa maison en état après son acquisition sans avoir prévu pour lui un vrai bureau. Une seule explication me venait à l’esprit : Wyat était un homme. Au moins, il avait prévu un nombre suffisant de salles de bain – mais peut-être avait-ce été l’idée de son architecte. Quelqu’un comme Wyatt n’était pas du genre à prévoir un garde-manger.

Je le regardai tournicoter dans son esprit l’idée de posséder un plus grand bureau, et réalisai tout à coup que j’avais raison : il avait besoin de davantage d’espace, et moi d’un garde-manger.

—   D’accord, d’accord. Fais ce que tu veux, et je paierai les travaux. (Il se pinça l’arête du nez.) J’étais venu te raconter ce que j’avais découvert dans les films de surveillance de la galerie, et je me retrouve à dépenser 20 000 $. Au moins.

Il avait marmonné la dernière phrase, comme s’il se parlait à lui-même. Je cachai mon sourire. 20 000 $ ? Dans ses rêves. Je préférai ne pas faire tout de suite cette réflexion. Wyatt découvrirait la vérité bien assez tôt.

—   Tu as obtenu les films ? demandai-je, quelque peu incrédule. Je ne pensais pas que ce serait possible puisque la voiture ne m’a pas réellement heurtée. Est-ce que la galerie te les a donnés sans mandat ?

—   Effectivement. Mais dans tous les cas, je les aurais obtenus.

—   Tu n’aurais pas pu obtenir un mandat alors qu’aucun crime n’a été commis.

—   Une conduite imprudente est un délit, mon chou.

—   Tu n’as rien dit la nuit passée au sujet d’une conduite imprudente.

Il haussa les épaules. D’après Wyatt, ce qui concerne son métier n’a pas à être partagé. Un peu comme il considérait les taux de chlore dans la piscine de M&M exclusivement de mon ressort. Je ne discutais pas avec lui des moindres détails concernant mon centre de remise en forme. Mais je n’approuvais pas réellement son point de vue, parce que les affaires de police étaient bien plus intéressantes que les taux de chlore de ma piscine. C’est bien pour ça je fouillais autant que possible dans ses dossiers quand j’en avais l’occasion. D’accord, c’était rare, mais je restais aux aguets.

Je ne m’attardai pas sur sa discrétion concernant son métier, sachant qu’il n’avait pas la moindre intention de changer son comportement.

—   Et alors, insistai-je. Qu’as-tu trouvé ?

—   Pas grand-chose, admit-il, tandis que la frustration faisait briller ses yeux verts. Pour commencer, la galerie possède un système de sécurité complètement périmé avec des films qui ne sont pas digitalisés. La bande est à moitié détériorée à force d’avoir été effacée et réenregistrée. Je n’ai pas pu lire la plaque d’immatriculation, mais le véhicule est bien une Buick. D’après nos techniciens, les films auraient dû être remplacés depuis plusieurs mois : ils sont quasiment troués par l’usure. Nous n’avons rien pu en tirer d’utile.

—   La galerie marchande ne remplace pas ses bandes usagées ? m’écriai-je avec indignation.

Je me sentais trahie par un tel laxisme.

—   De nombreuses boutiques font la même chose, du moins jusqu’à ce qu’un incident se produise. Ensuite, le responsable de la sécurité se faire remonter les bretelles, et pendant quelque temps, il ou elle fait davantage attention. Tu ne peux pas imaginer ce qu’il nous arrive de voir !

Wyatt s’exprimait d’une voix dure. Il n’appréciait pas du tout que les gens ne fassent pas le travail pour lequel ils étaient payés.

Il passa la main sous les draps, et la serra à l’intérieur de ma cuisse. Je frissonnai. Sa paume était calleuse, brûlante et dure.

—   Cette femme t’a ratée de quelques centimètres, dit-il d’une voix rauque. J’ai failli faire une attaque cardiaque en voyant à quel point la voiture est passée près de toi. Elle n’essayait pas de te faire peur. Elle a tenté de te tuer.